Canada: Journée nationale des peuples autochtones : entre espoir et lutte contre le racisme systémique

Glen-Hare-anishinabek

La Journée nationale des peuples autochtones, ce samedi 21 juin 2020, a un goût amer pour certains cette année, sur fond de pandémie, de deuils, mais aussi de dénonciation du racisme systémique.

Montréal, https://www.lemiroirinfo.ca, Dimanche 21 Juin 2020

Le mois de juin est censé être le mois national de l’histoire autochtone. Que voulez-vous que je célèbre? Ce mois-ci, des gens de notre peuple ont été tués. De quoi voulez-vous que je sois fier?

Glen Hare, grand chef de la nation anichinabée dénonce les interventions policières ayant mené à la mort des deux Autochtones Chantel Moore et Rodney Levi ce mois-ci. Avant ça, il y en a eu d’autres, ajoute-t-il.

La nation anichinabée compte 39 Premières Nations membres de l’Ontario, représentant environ 65 000 personnes.

Le grand chef de la nation anichinabée, Glen Hare, demande une enquête sur le racisme systémique. Il ressent du désespoir face à une situation qui se répète : de jeunes autochtones qui meurent lors d’interventions policières, un discours politique qui présente ses condoléances, condamne le racisme, sans mener pour autant à une réelle action.

J’ai entendu le gouvernement dire la même chose pendant tant d’années et j’ai 64 ans, dit-il, désabusé. Il n’est pas le seul chef à élever la voix et demander une enquête sur le racisme systémique ainsi qu’une restructuration des services policiers au Canada.

L’écho de Black Lives Matter

Cette refonte du système policier fait également écho aux revendications du mouvement Black Lives Matter, depuis la mort de George Floyd aux États-Unis. Plusieurs demandent notamment de cesser le financement de la police.

Ces demandes ne sont pas nouvelles, ni dans les communautés noires, ni chez les peuples autochtones.

Nous voulons aussi manifester, parce que personne ne nous a entendus encore. Mais il y a la pandémie et on écoute aussi les recommandations gouvernementales qui nous disent de rester à la maison et de protéger nos aînés vulnérables, souligne le grand chef Hare.

D’autant que la COVID-19 a plus durement touché les communautés autochtones.

Selon Yann Allard-Tremblay, membre de la nation huronne-wendat et professeur aux départements de sociologie et de science politique du Collège universitaire Glendon de l’Université York, le mouvement Black Lives Matter peut effectivement permettre de rappeler que le racisme est aussi vécu par les Autochtones.

Yann Allard-Tremblay est professeur adjoint aux départements de sociologie et de science politique du Collège universitaire Glendon de l’Université York.

Si on s’intéresse aux brutalités policières et au racisme systémique à l’égard des personnes noires mais que de l’autre côté on ne s’intéresse pas au racisme systémique à l’égard des personnes autochtones, c’est un manque énorme et flagrant de cohérence, estime-t-il.

Les voix autochtones sont souvent moins entendues et moins soutenues, rappelle l’ex-commissaire de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, Michèle Audette, également membre de la communauté innue de Uashat mak Mani-utenam.

Elle indique que de grosses multinationales comme Apple se sont rapidement ralliées à la communauté noire. Et c’est tant mieux, précise-t-elle. En revanche, plus de 500 ans de violence coloniale dénoncés par les peuples autochtones au Canada, c’est plus difficile d’avoir du soutien, remarque-t-elle.

Des changements difficiles à mettre en œuvre

Nous devons être à la table de discussions et de solutions, en tant que peuples autochtones, affirme le grand chef Hare. Si quelqu’un travaille dessus en notre nom, je n’aime pas ça, dit-il.

Les rapports et les enquêtes existent bel et bien, rappelle par ailleurs M. Allard-Tremblay, mais les recommandations ne sont pas toujours mises en place.

Quand on regarde le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, ça date des années 90 et beaucoup des actions qui sont dans ce rapport-là n’ont pas encore été mises en place.

Il faut pouvoir faire le suivi, estime pour sa part Michèle Audette. C’est important de mettre en place ces entités, ces espaces dans lesquels des citoyens, experts, Autochtones, puissent voir l’évolution de ces appels à la justice et faire le bilan chaque année.

Et si les changements sont longs à se mettre en place, c’est parce qu’il s’agit de textes de lois et que les communautés doivent souvent passer devant la justice pour faire reconnaître leurs droits, ou les faire changer.

C’est aussi parce qu’il n’y a pas de solution politique claire, selon l’ex-commissaire.

On a toujours mis de côté cette relation dysfonctionnelle, que ces nations-là on les oblige à correspondre à un contexte juridique qui a zéro reconnaissance sur qui elles étaient et qui elles sont, dit-elle.

Michèle Audette croit toujours en la réconciliation.

On dit aux peuples autochtones : « Vous ne pouvez pas bloquer les chemins de fer. Vous devez passer par les instances politiques normales ». Mais nulle part au Canada les peuples autochtones forment une population suffisante pour prendre le contrôle d’un siège au Parlement.

Que reste-t-il des mobilisations de février?

La dernière crise autochtone n’est pourtant pas si loin : il y a quelques mois à peine, quand les voies ferroviaires ont été bloquées en soutien aux chefs héréditaires Wet’suwet’en. Des milliers de personnes, autochtones et non-autochtones sont sorties dans les rues pour appuyer leurs demandes et faire que leurs voix soient entendues.

Des manifestants ont bloqué les voies ferrées à Tyendinaga en solidarité avec les chefs héréditaires des Wet’suwet’en qui s’opposent au projet de gazoduc Coastal GasLink, en construction en Colombie-Britannique.

À ce moment-là déjà, la brutalité policière était dénoncée par les manifestants. Des interventions de la GRCGendarmerie royale du Canada dans des camps d’opposants au gazoduc Coastal GasLink avaient aussi semé la controverse.

On avait dans l’espace public une mobilisation sur les questions autochtones, les enjeux et les revendications territoriales, la gouvernance autochtone et l’exploitation des territoires, ici, par des compagnies pétrolières, et tout ça a été mis de côté avec la COVID-19, regrette M. Allard-Tremblay.

On a même pu observer une poursuite des activités économiques sur les territoires autochtones, selon lui.

Plutôt que d’avoir agi afin de corriger la situation et respecter les droits territoriaux, on voit davantage la même chose que d’habitude, un statu quo et une perpétuation de l’exploitation des territoires autochtones.

Yann Allard-Tremblay, professeur au Collègue universitaire Glendon

Michèle Audette explique toutefois que des pourparlers continuent, même si la pandémie a considérablement déstabilisé le mouvement de mobilisation.

Glen Hare, lui, ne voit pas de changement. Est-ce que j’ai vu un changement depuis ces mobilisations? Non, non pas encore. Je n’ai vu aucun changement.

Bâtir des liens de confiance

Il y a bien des enjeux lorsqu’on parle des forces policières dans les communautés autochtones et de leurs rapports, considèrent aussi les deux professeurs. Cela passe avant tout par un lien de confiance à bâtir.

C’est ce que s’emploie à faire Chantal Larocque, sergente pour les Services de police d’Anishinabek, qui couvre 17 communautés autochtones, de Sarnia dans le sud de l’Ontario, jusqu’à Thunder Bay dans le nord.

Cette Algonquine de Mattawa a à coeur, depuis 28 ans, de créer du lien avec les communautés qu’elle dessert.

Chantal Larocque des Services de police d’Anishinabek

«Notre entraînement est pareil, on le fait avec la Police provinciale de l’Ontario, mais on doit être plus sensible à la culture et aux besoins de la communauté, on prend en compte le passé colonial, les écoles résidentielles dans nos interventions», précise-t-elle.

Elle fait de petites vidéos sur ses réseaux sociaux pour parler de son travail, sensibiliser le public. L’expérience des grands-parents, c’étaient les policiers qui venaient prendre les enfants pour les mettre dans les écoles résidentielles. Je veux changer cette perception, surtout auprès des enfants. «L’arme la plus importante, quand je fais des présentations devant des enfants, je leur dis que c’est ma bouche, la communication, pas le Taser, ni mon arme à feu».

Chantal Larocque, sergente aux Services de police d’Anishinabek

La vidéo de la mort de George Floyd l’a bouleversée, raconte-t-elle. Cette attitude de contrôle ultime sur une personne, avec les mains dans les poches. C’est ça qui est dur à avaler.

Elle regrette que l’image des policiers dans leur ensemble soit ternie par cet événement et pour elle, il ne fait pas de doute que la manière de recruter les policiers doit être améliorée.

Des centaines de Torontois sont venus manifester devant le quartier général de la police de Toronto le 19 juin pour réclamer de moins financer le système policier.

Le mouvement de cesser le financement de la police, je ne trouve pas que c’est une bonne idée pour nous, parce qu’on est déjà avec une subvention pourrie, je travaille seule, souligne-t-elle cependant.

Elle estime toutefois que certains budgets pourraient être réorientés vers certains services, pour faire davantage intervenir des travailleurs sociaux par exemple. Une chose déjà faite lors d’un programme communautaire dans son service et qui a fait ses preuves, selon elle.

Il s’agissait d’ailleurs de la recommandation 53 du rapport d’Ipperwash fait après que le manifestant Anthony Dudley George eut été abattu par balle par la Police provinciale de l’Ontario, il y 25 ans.

Des espoirs pour les futures générations

On ne pourra pas changer en l’espace d’une génération et je sais que je ne verrai pas ce changement de mon vivant, mais il y a 20 ans, nous n’aurions jamais eu la mobilisation que nous avons eue, pense Michèle Audette.

Chantal Larocque, elle, mise sur l’éducation. Moi, mon rôle c’est d’éduquer les gens sur le racisme et l’histoire autochtone et je suis capable de les corriger d’une façon positive, dit-elle.

De son côté, le grand Chef Hare concède être plus négatif, mais l’espoir reste inhérent aussi chez lui.

Le problème, dit-il, ce n’est pas tant l’éducation des plus jeunes générations, qui apprennent de plus en plus l’histoire coloniale du pays. Il faudrait que les politiciens la connaissent, l’histoire de leur pays. Ils ne viennent vers nous et s’intéressent à nos problèmes que lorsque c’est la période des élections. Nous sommes importants tous les quatre ans, déplore-t-il.

Mais la forte croissance démographique dans les communautés autochtones lui fait aussi dire qu’un jour, il y aura plus de représentants en politique. «Nous ne sommes plus timides maintenant, nous n’allons plus nous taire» conclut-il.

Source: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1713817/autochtone-premieres-nations-police-racisme-discrimination

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